
Par la rédaction | Lecture : 5 min
Devenir un dieu, ça se mérite. Dans Civolution, vous incarnez une jeune divinité en fin de cursus : pour décrocher votre diplôme, il vous faut guider un peuple entier de l’âge de pierre jusqu’aux étoiles. L’examinateur n’est autre que Stefan Feld, le père des Châteaux de Bourgogne, de Bora Bora ou de Trajan… autant dire que la copie sera exigeante.
Édité par Deep Print Games et distribué en français par Matagot, ce jeu expert illustré par Dennis Lohausen accueille 1 à 4 joueurs dès 14 ans pour des parties de 90 à 180 minutes (prévoyez davantage pour la découverte). Plébiscité par les amateurs de « gros jeux », il s’est rapidement installé parmi les titres les mieux notés du genre sur BoardGameGeek.
🎭 La Thématique : la civilisation en travaux pratiques#
Oubliez les empires historiques et les grandes batailles : ici, pas d’Égyptiens ni de Romains, mais un petit peuple bien à vous, que vous faites naître, migrer, se nourrir, bâtir et chercher, sur une carte modulaire composée de six types de terrain. Au fil des quatre ères, votre civilisation découvre de nouvelles technologies, explore des sites cachés, affronte les caprices de la météo et finit par regarder vers le ciel.
Dennis Lohausen, habitué des grands jeux experts, livre une direction artistique lumineuse et lisible, pensée avant tout pour l’ergonomie. Le thème, avouons-le, reste assez discret une fois la partie lancée : on pense surtout en combinaisons de dés et en ressources. Mais l’idée de l’examen divin donne un joli prétexte au côté « laboratoire » du jeu, où chaque joueur construit sa propre civilisation expérimentale.
⚙️ Mécanique : de quoi ça parle ?#
Civolution est un jeu de gestion et de construction de moteur qui repose sur une mécanique de sélection de dés aussi simple dans son principe que vertigineuse dans ses possibilités.
Le jeu se déroule en 4 ères :
- Les dés : chaque joueur dispose de six dés, un par valeur de 1 à 6. À votre tour, vous en combinez deux pour déclencher l’action correspondante sur votre console personnelle, qui en propose une trentaine. Quand vos dés sont épuisés, vous les récupérez tous. Pas de hasard au lancer, donc : tout se joue dans l’ordre d’utilisation et dans l’art de garder les bonnes paires pour plus tard.
- La souplesse : comme dans Les Châteaux de Bourgogne, des jetons Idée permettent de modifier une valeur de ±1, tandis que les jetons Concentration et les marqueurs de Planification autorisent des substitutions plus puissantes. Bien gérés, ils transforment une main bancale en tour décisif.
- Les modules et la carte : vos actions peuvent être améliorées jusqu’au niveau 3, gagnant en efficacité et ouvrant de nouvelles options. Sur le plateau, on fait croître sa population, on migre, on produit, on transporte et on explore des sites cachés aux effets variés. Cinq pistes de progression complètent l’ensemble et distribuent leurs bonus.
- La console et la fin d’ère : les cartes gagnées s’empilent en rangées au-dessus de votre console ; plus la rangée est haute, plus elles rapporteront de points en fin de partie. À la fin de chaque ère, il faut nourrir sa population (gare aux famines !), résoudre les événements et procéder à un décompte intermédiaire. Des dés de Faveur, optionnels, permettent enfin de tenter des coups risqués… pour des récompenses à la hauteur.
À quel jeu cela ressemble-t-il ? Civolution reprend la gestion de dés maîtrisée des Châteaux de Bourgogne et la pousse bien plus loin, avec la montée en puissance d’un Terraforming Mars et la sensation d’arbre technologique d’un Through the Ages. Le tout forme ce que certains appellent un « 3X » : explorer, exploiter, étendre… mais pas exterminer, puisque le jeu ne comporte aucun affrontement direct.
✅ Les points forts : ce qui séduit les joueurs#
- Une profondeur stratégique impressionnante : une trentaine d’actions, des modules améliorables, de multiples sources de points… Toutes les pistes semblent viables et chaque partie invite à en explorer une nouvelle.
- Un hasard des dés domestiqué : on ne lance pas ses dés, on les gère. Frustration réduite au minimum, plaisir de la planification au maximum.
- Une montée en puissance jubilatoire : une fois le moteur lancé, les derniers tours voient s’enchaîner des combos redoutables. La sensation de progression est particulièrement gratifiante.
- Une ergonomie exemplaire : console à double épaisseur, rangement millimétré, aides de jeu claires et un livret de règles doublé d’un glossaire très complet.
- Peu de temps mort : les tours sont courts et l’on prépare en permanence son coup suivant pendant que les autres jouent.
- Un mode solo pour s’entraîner entre deux séances au club.
❌ Les points de vigilance : ce qui pourrait fâcher#
- Une courbe d’apprentissage abrupte : 38 pages de règles, 12 de glossaire et une première partie qui peut dépasser les quatre heures. Une vidéo explicative avant de se lancer n’est pas du luxe.
- Des actions trop comptées : à raison de deux dés par action, six dés ne donnent que trois actions avant de devoir réinitialiser sa main pour récupérer tous ses dés. Ces remises à zéro reviennent très vite, accélèrent le rythme pour tous les joueurs et précipitent la fin de partie. On a souvent le sentiment de ne pas avoir eu le temps de faire tout ce qu’on voulait, surtout en début de partie, quand le moteur n’est pas encore lancé.
- Un gourmand en place : plateau central, consoles, cartes et jetons à foison : prévoyez une grande table.
- Un thème en retrait : on construit un moteur plus qu’on ne raconte une histoire. Ceux qui cherchent l’épopée d’un jeu de civilisation « narratif » risquent de rester sur leur faim.
- Du hasard résiduel : tirage des cartes, découverte des sites et dés de Faveur réintroduisent une part d’aléatoire que certains experts trouveront de trop.
- Un prix conséquent : comptez autour de 80 €, justifié par le matériel mais à réfléchir avant l’achat.
🏁 Verdict#
Civolution est sans doute l’un des jeux les plus ambitieux de Stefan Feld, et peut-être son plus abouti. En partant de la gestion de dés qui a fait le succès des Châteaux de Bourgogne, il construit un véritable bac à sable civilisationnel où chaque décision compte et où l’on sort de table avec l’envie immédiate de tester une autre stratégie.
Ce n’est clairement pas un jeu à sortir en fin de soirée ni pour initier des débutants : il réclame du temps, de la concentration et une table dégagée. Mais pour les joueurs aguerris du club, c’est un rendez-vous incontournable, à programmer sur une après-midi entière… et à rejouer sans modération. Examen réussi, mention très bien !

